Le feuilleton de l'été, épisode 2

Publié le par astheny

Bon, à la bourre comme prévu, voilà la suite (que personne n'attend mais bon, je fais semblant, ça fait genre professionnel).

***

Le simple bruit de déclenchement de son radio-réveil suffisait habituellement à le réveiller, rendant futile la musique qui suivait et qu’il coupait immédiatement. Patrice tendit le bras et pressa le bouton qui mit fin à la performance d’un Mick Jagger exprimant son désir persistant de peinture noire. Son regard, encore embrumé par le sommeil et l’alcool, parvint à déchiffrer l’heure qui s’affichait : 8h15. Il était rentré du mariage il y a deux heures à peine et avait oublié de couper son réveil. Brillant. D’expérience, il savait qu’il ne parviendrait pas à retrouver le sommeil. Il se leva donc de mauvaise grâce et se traîna mollement jusqu’à la salle de bain pour finir de se réveiller à l’aide d’eau fraîche, de tapotements sur les joues et d’auto-persuasion devant le miroir.

Il n’aimait pas l’image que celui-ci lui renvoyait. Il se trouvait les yeux trop rapprochés, la peau trop pâle, la bouche trop grande, le menton trop proéminent difficilement camouflé derrière une fine barbe blonde. Chaque fois qu’il avait l’occasion de se dévisager dans une glace, il se promettait que ce serait la dernière.

Afin d’apporter un peu de netteté au monde flou dans lequel il évoluait, il entreprit de mettre ses lentilles mais ses doigts encore maladroits laissèrent glisser l’une d’elles qu’il regarda, impuissant, s’enfuir par le siphon. Il pesta, nota mentalement de ne pas se servir du lavabo avant d’avoir mis la main sur la fugitive, mit sur son nez une paire de lunettes de secours et se dirigea vers la cuisine.

- Tu sais ce que je déteste le plus chez toi ?

Le cœur de Patrice fit un bond dans sa poitrine et les sueurs froides qui dégoulinèrent le long de sa colonne vertébrale finirent par le réveiller complètement. Il se retourna pour voir sa femme en train de pédaler sur le vélo d’appartement familial judicieusement disposé à côté de la plus grande fenêtre du logement, dans un coin de la cuisine.

- Nom de Dieu, Marine... Tu veux me tuer maintenant ? C’est sûr que ça faciliterait les procédures de divorce... Encore que tu trouverais toujours quelque chose à réclamer de ma carcasse. Et bordel, explique moi ce que tu fais là !

- Je suis venue faire ma gym, Patrice, car contrairement à toi, je fais de l’exercice régulièrement. Enfin... Je n’ai pas regardé quelle petite traînée tu avais ramenée dans ton lit cette nuit... Peut-être que tu pratiques toujours ton sport préféré, malgré tes faibles performances...

- J’étais au mariage de David et de... Euh... Iouliana hier. Je n’ai ramené personne et tu as ton propre appartement maintenant, ce qui devait précisément nous éviter ce genre de conversation.

- J’ai beau avoir un appartement, je suis encore chez moi ici, non ? J’ai toujours les clés et j’ai des tas d’affaires à récupérer. Et là, je vais me rafraîchir un peu.

Sautant de la selle, Marine passa à côté de Patrice en prenant particulièrement soin d’éviter tout contact et prit la direction de la salle de bain.

- Marine ! N’utilise pas le rob...

Le bruit de l’eau goulûment avalée par le siphon interrompit sa phrase. Il crut entendre le petit cri aigu de sa lentille définitivement noyée. La coupable revint en se tamponnant une serviette humide sur la nuque.

- Qu’est-ce que tu disais ?

- Non, rien...

- Et moi, qu’est-ce que je disais ? Ah oui, ce que je déteste le plus chez toi, c’est...

Poussant un profond soupir, Patrice alluma le petit poste de radio qui accompagnait depuis longtemps ses petits déjeuners.

« ...en ce beau dimanche. Aujourd’hui 17 mars 2002, c’est la Saint Patrice. Bonne fête à tous les Patrice ! »

 
***
 

« ...22 mai 2002, n’oubliez pas les Didier... »

Nathan coupa la radio. Il savait bien quel jour on était : aujourd’hui, il avait 30 ans et, non, c’était un jour comme les autres. Tout le côté festif des anniversaires le dépassait. Il n’y avait aucune raison pour que cette journée soit plus ou moins joyeuse qu’une autre, il n’avait pas l’impression d’être différent de la veille, pas le sentiment d’avoir tourné la page sur quelque chose, ou bien débuté quoi que ce soit. Le temps n’était pas martelé par des caps ou des étapes franchies, il se déroulait linéairement et, pensait-il, de façon plutôt monotone. Pour les mêmes raisons, il n’était pas non plus de ceux qui déprimaient à chaque nouvelle année passée et qui n’assumaient pas leur âge.

Il déplia le journal de la veille et lut l’horoscope destiné aux Gémeaux, pleinement satisfait de constater que celui-ci ne ressemblait en rien à sa journée d’hier. Comment les gens pouvaient-ils croire qu’un douzième de la population mondiale vivait les mêmes choses le même jour sous le faible prétexte qu’ils étaient nés à des dates proches ?

Nathan regardait son téléphone. Bientôt, il allait commencer à sonner. Parents, amis allaient l’appeler, se perdre en banalités, en blagues éculées... Puis ils allaient parler d’eux, car l’usage veut que l’on s’intéresse à ceux qui s’intéressent à vous, ou que l’on fasse semblant. Il hésita quelques minutes à brancher son répondeur et à lui laisser la charge de traiter avec cette nuisance.

S’installant à son bureau, il alluma son ordinateur portable et étudia les plans que l’on venait de lui envoyer, évitant soigneusement les mails censément drôles de collègues adeptes du « envoyer à tous ». Nathan était architecte, une profession qui faisait parfois rêver, combinant des facultés de créatif et d’intellectuel. Sans doute l’intitulé du métier perdrait de son glamour si les gens savaient que le travail précis de Nathan sur cet immeuble concernait l’installation et l’ajustement des écoulements d’eau.

Le téléphone sonna.

- C’est parti...

 
***

Bruno raccrocha son téléphone.

Il était quelque peu décontenancé et se concentra pour ne pas tituber en allant vers l’entrée de la gare. Pourtant, il s’était préparé à ce que cette journée soit mauvaise, voilà un an que les attentats du 11 septembre avaient eu lieu et un tel anniversaire ne pouvait être que sinistre. Il se souvenait encore de la façon dont il avait été assommé en se rendant compte que les avions percutant les tours jumelles étaient diffusés sur des chaînes d’information et ne faisaient pas partie d’une fiction de bas étage. Et maintenant ça...

Il prit machinalement le prospectus qu’on lui tendait et passa le portique qui menait aux quais. Ses yeux survolèrent rapidement le papier, relevant un mot qui lui était inconnu : « dianétique ». Il fit la grimace en voyant le sol recouvert de ces dépliants et enfouit le sien dans sa poche.

Machinalement, il se dirigea vers son quai alors que son esprit repassait sans arrêt l’appel qu’il venait de recevoir, essayant d’assimiler cette information qui lui semblait encore si irréelle.

Iouliana était morte, percutée par un poids lourd alors qu’elle traversait la rue.

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Zzye 27/07/2007 20:57

Je viens de découvrir ton blog. J'aime bien, ça m'a fait rire! Enfin pas franchement cet article, mais l'ensemble.Une nouvelle lectrice qui attend la suite!

celebelda 23/07/2007 14:26

Ton texte est coupé pile-poil au bon moment, parfait pour laisser le suspens s'installer.Sinon, sérieusement, j'aime bien ta façon d'écrire.